Gouvernance : changer de paradigme

Avez-vous déjà vu un nuage d’étourneaux ? Je suis toujours impressionné par la capacité d’action synchrone de ces oiseaux dont le cerveau a un volume ridicule comparé au nôtre.

Ce synchronisme ne doit rien à une quelconque intelligence centrale qui prescrirait à chacun son mouvement et le téléguiderait. Chaque individu décide de son mouvement propre et l’adapte en fonction de ses voisins. C’est d’une redoutable efficacité : un tel nuage est capable de passer au travers d’obstacles complexes sans qu’aucun étourneau ne le percute ni qu’ils s’entrechoquent.

***

Nos organisations humaines font souvent piètre figure en comparaison. La tête s’imagine souvent qu’elle peut tout « piloter », qu’il suffit de prescrire pour obtenir des résultats. Le management s’y prétend parfois participatif mais la réalité relève souvent plus du « je manage ; tu participes« .

C’est vrai pour les entreprises et les administrations. Ca l’est encore plus pour l’Eglise. La Conférence des évêques de France nous en a offert un merveilleux exemple ce dimanche avec ce tweet :

Le message ne pose en lui-même aucun problème. Ce qui me gêne, c’est la façon de le diffuser. La CEF a quasiment intimé (utilisant même pour cela un communiqué de presse) aux twittos-cathos de le relayer, d’un seul coeur mouvement.

Les twittos-cathos, bons petits soldats disciples, se sont exécutés massivement, suscitant l’agacement de leurs interlocuteurs non-croyants :


J’y vois pour ma part une double contradiction
:

  1. Dans l’utilisation d’un media «2.0», par essence relationnel, avec une approche totalement top-down.
  2. L’usage d’un tel marteau-piqueur pour parler de fragilité, avec un discours unique matraqué qui prétend donner une voix à ceux qui n’en ont pas.

***

Cet épisode, au demeurant anecdotique, montre le besoin d’un profond changement de paradigme dans la manière de penser sinon la gouvernance, du moins la communication, de l’Eglise.

Reseaux

Il s’agit d’entrer dans cette culture de réseaux qui émerge aujourd’hui.

Par le passé l’Eglise a su équilibrer une nécessaire standardisation (des dogmes, de la liturgie) avec une grande décentralisation[1] .

C’est devenu moins évident dans les 30 dernières années (pour l’Eglise comme pour les Etats) du fait de l’émergence des mass-medias qui tendent à focaliser l’attention sur Rome[2].

Or un réseau, comme un nuage d’étourneaux, ne se pilote pas, il ne se dirige pas. Au mieux, il s’ «influence».

Il s’agit donc pour la CEF de s’interroger sur ce que doit être son rôle demain et, peut-être, de renoncer à une forme de contrôle et de pouvoir. De ne pas chercher à être tout à la fois compositeur, interprète et chef d’orchestre.

Car un chef d’orchestre est plus qu’un métronome : son rôle est de partager une intentionnalité plus que de spécifier chaque mouvement des instrumentistes.

Pour filer la métaphore musicale, on pourrait imaginer une organisation plus jazz, sans chef d’orchestre mais où des références communes, des gammes bien maîtrisées et un meneur suffiraient à faire vivre la musique.

Dans tous les cas, cela nécessite de renforcer la base, les acteurs locaux (sans renoncer à un certain leadership).

De ne plus voir le catho simplement comme un bon soldat mais comme un caporal stratège[3], c’est à dire comme celui qui, parce qu’il est proche du terrain (qui s’est complexifié) est le plus à même de prendre les bonnes décisions, pour autant qu’on lui donne les clefs de compréhension du contexte, la big picture

D’équiper ce catho de base en lui donnant du sens, compris non pas comme direction (directives ou instructions), mais comme signification, comme cap.

***

Ce questionnement sur la gouvernance n’est pas exclusif à l’Eglise et celle-ci gagnerait à profiter des réflexions qui émergent dans d’autres cadres.

Ainsi, les forces armées se posent également la question du rôle du caporal-stratège ; des entreprises mènent des expérimentations pour libérer le potentiel de créativité de leurs salariés, aujourd’hui largement inhibé par une gouvernance trop strictement hiérarchique.

Les catholiques ne sont pas en reste dans ces réflexions. L’une des figures de proue des réseaux apprenants[4] n’est autre que le président-recteur de la catho de Lille, Pierre Giorgini, qui fonde sa réflexion notamment sur le personnalisme. Un homme à inviter avenue de Breteuil ?

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. Ca ne paraîtra pas évident aux non cathos, mais l’organe de gouvernance réel de l’Eglise est diocésain, c’est-à-dire (en gros) départemental
  2. La (nécessaire ?) référence au pape François dans le tweet ci-dessus en est le signe
  3. Notion développée dans les forces armées américaines par le Général Krulak
  4. réseaux de partage et de coopération non hiérarchiques visant à favoriser en entreprise les ajustements mutuels et l’émergence d’idées nouvelles

#Lesmédias, ça n’existe pas

La critique des médias est un sport national, qui se joue en équipe. Chacun accuse « lesmédias » d’erreur d’arbitrage voire de partialité, et va chercher soutien et approbation parmi ceux qui partagent sa cause.

La critique des médias, sport national

Ce sentiment d’injustice dans le traitement médiatique est généralisé : les opposants au #mariagepourtous ont le sentiment de se faire caricaturer par « lesmédias », les pro accusent « lapresse » de les reléguer au rang d’anecdote post-#VendéeGlobe et de sur-médiatiser Barjot.

Je voudrais apporter un éclairage un peu différent : sans avoir une longue expérience médiatique, il se trouve qu’en 2010-2011, j’ai eu l’occasion de côtoyer environ 200 journalistes en tant que chargé des relations presse des JMJ de Madrid. Un événement certes moins clivant mais dont la couverture fut à l’époque également critiquée.

Je peux témoigner d’une réelle diversité d’approches, à tel point qu’au retour je pouvais déduire, à partir de ce que les gens avaient perçu de l’événement, les médias par lesquels ils s’informaient.

« Lesmédias », donc, ça n’existe pas. Pas plus que l’info neutre. Chaque journaliste arrive face à un événement avec un questionnement propre qu’il veut faire partager à son lecteur, avec sa culture, avec la charte éditoriale de son titre, etc.

Des journalistes de terrain talentueux et pros.

Dans leur immense majorité, les journalistes avec qui j’ai travaillé se sont montrés en tous points professionnels : ouverts et bienveillants, mais jamais complaisants et toujours exigeants. Nombre m’ont impressionné par leur professionnalisme et leur engagement, soucieux de montrer ce qui leur était donné de voir, du moins ce qu’ils en percevaient.

Pour ce faire, ils ont souvent dû composer avec :

  • Leur rédaction qui, voyant les choses de loin, les envoient avec une « commande » irréaliste au regard de la situation qu’ils trouvent sur place : je pense notamment à cette journaliste du Parisien qui eut le courage de titrer « les anti-papes sont un épiphénomène… »

    Notez que les journalistes doivent souvent « vendre » leur sujet à cette rédaction, convaincre des gens assis dans un bureau que ce qu’ils voient vaut la peine d’être montré.

  • Leur grille d’analyse ou celles de leur média. Me revient cette phrase d’un journaliste de France 2 : « Cent jeunes qui vont à l’église le dimanche, c’est une messe. Un million de jeunes qui vont à la messe le dimanche, c’est un acte politique. »

    Cette rédaction analyse ainsi tout fait sous l’angle politique (et uniquement celui-ci). Cela n’empêche pas la bienveillance (réelle) du journaliste, mais cela nuit parfois à sa propre compréhension.

  • Leur ignorance. Le même journaliste a ainsi cru que l’Eglise faisait ce qui lui semblait un pas de géant en permettant aux prêtres de donner l’absolution aux jeunes qui avaient vécu un avortement… car il croyait[1] que c’était un « péché impardonnable ». #Fail, comme on dit :)

    On peut regretter cette ignorance (et se plaindre en disant que personne n’accepterait d’un commentateur de foot qui ne connaisse pas le dribble, le corner ni le penalty) ou on peut l’accepter comme un fait et comprendre la nécessité de traduire (quand bien même on partage la même langue) pour le journaliste. On comprendra de quel côté l’ancien chargé de RP penche :)

  • Les conditions de travail déplorables. Les journalistes qui étaient à Madrid se rappelleront longtemps de la nullité de la logistique que l’organisation espagnole leur a offert (quasi aucune traduction, textes officiels à la bourre, moyens techniques inexistants, sécurité draconienne, etc.).

    De quoi vous dégoûter un journaliste de terrain, qui peut être tenté de croire qu’il suivrait mieux l’événement depuis son canapé.

Malgré tout cela, les journalistes venus ont produit quelques 700 sujets (dont plus de 100 passages JT), la plupart de très bonne facture. Pourtant, l’impression généralisée au retour était celle d’une malhonnêteté médiatique (cf. l’article de Lecomte déjà cité). Pourquoi ?

Le naufrage déontologique des Agences de Presse

Il y a dans la presse des arbres qui cachent la forêt, des ingrédients qui rendent la soupe insipide. Vous ne les achetez jamais mais vous les lisez toujours. J’ai nommé les agences de presse.

  • ReutersLa première dépêche dans le fil français, intitulée « Le Pape sera fêté en Espagne, mais le coût des JMJ est critiqué » , est publiée le 16 août à 23h50, soit après la Messe d’ouverture qui a rassemblé 500 000 jeunes Plaza.

    Pas un mot pourtant de la messe d’ouverture ni de l’arrivée des jeunes : le premier paragraphe annonce l’arrivée du Pape le jeudi. Il est suivi de 8 paragraphes sur le coût de l’événement (dont il fut montré ensuite qu’il a été en tout point bénéfique à l’économie madrilène).
    La dépêche suivante, le 18 août, est exclusivement consacrée aux manifestations. En tout, seulement 6 dépêches sur l’événement sont disponibles dans les archives de Reuters.

  • AFP. Sur les dépêches produites par l’AFP pendant l’événement, plus de 45% mentionnaient les manifestations anti-pape, et c’était le sujet unique de 30% d’entre-elles.

    Des manifestations que Le Parisien a qualifiées d’épiphénomène, 500 personnes ont pris autant voire plus d’espace que 500 000 jeunes. A l’exception de leur vaticaniste,  qui a fait un bon job, les 5 journalistes du bureau Madrid accrédités n’ont donc pas réussi souhaité assister à aucun événement.

C’est ainsi un véritable traitement idéologique de l’information que ces agences produisent. Un journaliste ayant travaillé pour l’AFP m’a confié qu’il y avait appris à structurer ses paragraphes de sorte que, même écourtés ou intervertis par sa rédaction, le sens de son article ne soit pas (trop) déformé et qu’il n’ait pas honte de voir sa signature en haut de l’article..

La presse est la première victime des agences.

  • Victime parfois consentante, comme ces titres[2] qui, tout en n’envoyant pas de journaliste à Madrid, ont relayé complaisamment l’AFP sur leurs sites web.
  • Victime tout de même, car ce type de décalage entre la réalité et ce qui en est dit scandalise et nourrit le sentiment anti-médias.

Schizophrénie. C’était presque drôle d’écouter sur France Info se succéder  des reportages (réalisés sur place par des envoyés spéciaux) élogieux, et une boucle d’info (réalisée à Paris à partir du fil AFP) désastreuse.
Pour ma part, je ne m’explique pas qu’un titre comme La Croix, qui a suffisamment d’indépendance d’esprit pour ne pas se joindre au peloton d’exécution de Cahuzac, paie toujours une fortune pour diffuser les fils de l’AFP sur son site. Combien de bons journalistes pourrait-il financer en économisant cet argent mal dépensé ?

Au delà de ces dérives, des pratiques habituelles à ré-interroger

L’exercice du journalisme souffre de difficultés inhérentes (?) à l’exercice, mais qui peuvent susciter de l’incompréhension.

Le point de vue. Pour être journalistique, il doit se faire externe à l’événement qu’il observe. Or chacun sait que les autres entendent différemment de lui jusqu’au son de sa propre voix.. D’où l’effort de traduction mentionné ci-dessus à faire. D’où également la nécessité d’une déontologie pour que certains titrent ne ressemblent pas trop à des tracts de partis.

Gérer la représentativité. Pour conserver une neutralité, il est courant de donner sur n’importe quel débat deux points de vue, l’un pour et l’autre contre. Cette vision de la neutralité est à mon sens une illusion, car c’est le question posée et la crédibilité des répondants choisis qui définiront le juste milieu. Tout bien considéré, je préfère un journaliste engagé qui me dit d’emblée son opinion et me permet de lire à travers les lignes.

La nécessité de scénariser et de cliver. Rien de moins glamour qu’une manif’ ; rien de plus barbant, en tant que spectateur, que ces marronniers  que sont « la rentrée », « Noël », etc.
Le quotidien ne suffit plus à assouvir notre soif de narration, notre besoin de nous inscrire dans une histoire, alors on cherche l’histoire dans l’histoire, au risque de tout « anecdotiser ».. Côté TV, c’est la « chasse à l’image ».

L’arrivée des chaînes d’info en continu à accentué ce phénomène de théâtralisation de l’information. Les 76 heures de direct d’affilée de l’affaire Merah en sont le symbole patent ; assez ironiquement, l’une des journalistes de BFM qui a fait le pied de grue devant l’immeuble… avait aussi couvert les JMJ !! L’écart entre la densité de l’expérience madrilène et la vacuité toulousaine a dû lui faire tout drôle…

Le besoin de « figures » médiatiques. Corollaire du précédent. Nul besoin d’en dire plus : Barjot, Montebourg, et autres « bons clients » suffisent à faire ma preuve.

Le temps réel réduit et les moyens raccourcis. Si vous voulez décupler votre poids médiatique, vivez dans Paris-14e : BFM y fait tous ses micros-trottoirs. Plus rapide pour ramener ça au studio dans le quart d’heure.

Surprenant qu’à l’heure de Twitter, les rédactions se prostituent pour l’immédiateté, pour être le premier et monter plus vite au top de Google. Par étymologie, l’im-médiat est l’opposé du média. Nous attendons de la presse, au contraire, qu’elle joue un rôle de médiation avec le fait brut.

Une profession qui réfléchit

Ces difficultés de l’exercice journalistique, les journalistes en sont conscients, et j’ai rarement vu une profession qui s’interroge autant sur ses pratiques.

Le travestissement de ce métier par quelques minorités idéologisées et la crise économique qui sévit dans la profession amènent également à des remises en question.

Quelques exemples.

 

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. et il n’était manifestement pas le seul
  2. L’Express, Le Point, Le Nouvel Obs, Marianne, Libé – ce dernier étant excusé par la vacance du poste de chroniqueur religieux à l’époque

« François, Pape du Nouveau Monde » : faut le lire vite !

Francois-pape-du-nouveau-monde.aspx« Décrivez le Pape François. Vous avez quatre heures ». C’est à peu près le défi relevé par Michel Cool[1], ancien rédacteur en chef de La Vie qui publie, quinze jours après son élection, la première biographie[2] de Jorge Mario Bergoglio, qui a pris le nom de François..

L’exercice n’est pas facile et le journaliste s’en tire plutôt bien. C’est certain, si vous dévorez tous les matins l’intégralité de la presse catholique, vous n’y trouverez aucun scoop ; cependant la composition de l’ensemble offre une synthèse de qualité pour ceux qui n’auraient pas tout suivi et une perspective intéressante pour les autres[3].

Quelques idées saisies au vol d’une rapide lecture :

Pour Michel Cool, le Cardinal Bergoglio incarnait « une synthèse entre les tenants du conservatisme doctrinal [...] et les hérauts du catholicisme social » (p18). Bonne pioche, je crois qu’un grand enjeu de ce pontificat est le dépassement dans l’Eglise de cet antagonisme progro / réac’, qui n’a de toute façon aucun sens pour ma génération, qui n’oppose plus solidarité et spiritualité.

Ce livre ne vous dira pas si Bergoglio est plutôt thomiste, néothomiste, augustinien, néoplatonicien, existentialiste ou phénoménologue. Mais il y a fort à parier que, si les textes de Benoit XVI réjouissaient l’intellect pour toucher l’âme, François prendra pour sa part la route du coeur et parlera autant par sa posture que par ses mots. C’est le sens de sa devise, miserando atque eligendo qui décrit ce regard de Dieu sur Levi (« prenant pitié, il le choisit« ).

Le livre est émaillé d’anecdotes qui montrent cette sensibilité du Pape François à ceux qui sont le plus éloignés de l’Eglise. Il semble d’ailleurs que ce soit ce qui a motivé le vote de ses collègues cardinaux, qu’il a impressionnés dans les jours précédant le conclave :

Évangéliser suppose que l’Église ait la liberté de sortir d’elle-même [...] pour aller jusqu’aux périphéries, pas seulement les périphéries géographiques, mais aussi les périphéries existentielles : là où réside le mystère du péché, de la douleur, des injustices, de l’ignorance et du mépris du religieux et de la pensée, là où résident toutes les misères.

Le cardinal y appelait également à sortir d’une « vision autoréférentielle de l’Eglise« [4].

J’avoue avoir survolé le chapitre sur les enjeux de la papauté aujourd’hui, copie quasi-conforme des analyses de pré-conclave.. qui tiennent peu compte de la personnalité du Pape élu et en disent plus sur ceux qui les écrivent que sur ce qu’elles décrivent.. Qui eût pu prévoir les apports de Benoît XVI sur les rapports foi / raison et foi / culture ?  Qui peut prévoir ce que celui-ci voudra nous donner ?

Cool reproduit intégralement un discours de mai 1995 à l’Université du Sauveur de Buenos Aires, où le prélat donne sa vision de la crise philosophique actuelle, qui me parle beaucoup.

Il y décrit un modernisme qui, après avoir sapé méthodiquement les représentations traditionnelles, a fini par se saper lui-même[5]. Il est intéressant de constater qu’il ne se situe pas en critique extérieure de ce mouvement (réflexe de rejet qui prédomine encore dans le discours de l’Eglise), mais qu’il l’accueille comme la situation concrète de nos contemporains, dans laquelle il nous faut les trouver :

Nous étions face à un esprit scientiste ou utilitariste ; face à des systèmes et des idéologies systématiques. Aujourd’hui en revanche, les puissantes structures de la Modernité se débandent irrémédiablement et ce qui reste de son naufrage (que nous partageons), nous l’appelons avec une certaine modestie intellectuelle « post-modernité ».

Le défi historique contient toute l’ambiguité d’une crise et l’homme d’aujourd’hui – par habitude – tend à reconstruire ce qui fut « hier », quand il n’y a sur ses plages que les restes d’un voyage incomplet.

Ne soyons donc pas surpris si, dans la galerie du monde actuel, nous trouvons d’étranges coexistences de haines raciales ou tribales et de prêcheurs de paix et d’harmonie dans le cosmos ; d’adorateurs du cybermonde et de l’ordinateur et de « yogis » modernes de la méditation transcendantale ; de la recherche effrénée de la meilleure qualité de vie pendant qu’un nombre sans cesse croissant d’habitants s’enfonce dans la misère et dans la faim. [...]

Dans ce naufrage nous sommes partie prenantes : nous sommes des naufragés et nous risquons de chercher à nous reconstruire par habitude, avec les vieux accessoires d’un bateau qui n’existe plus. (p. 58-59)

On est loin des discours qui appellent à colmater les fuites de la barque de Pierre ! Non, je crois qu’il faudra nous attendre plutôt à des outres neuves (Marc 2 est décidément source d’inspiration pour François…).

Dans la même discours, le cardinal Bergoglio donne un aperçu de ce qu’il entend :

Plus qu’une Université qui fournir de grandes lumières ou qui fait germer de lumineux courants de pensée (ce qu’il ne faut pas cesser de demander et de vouloir), nous devons chercher une communauté où l’on ait le goût de se plonger dans La Vérité et la Beauté, une communauté qui invite avec enthousiasme à vivre le Bien.(p. 64)

Tout un programme…

 

 

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. également auteur de Conversion au silence
  2. Full disclosure : l’éditeur a eu la bonté de me l’envoyer gracieusement
  3. à 12€ et en huit jours (vu les délais d’impression), on ne saurait en demander beaucoup plus
  4. et bim!
  5. il n’y a plus qu’Onfray pour y croire…

La Pravda ou la Vérité

Comme vous le savez, les gens de gauche sont tous de grands démocrates, du genre « pas toujours d’accord avec ce que vous dites mais prêts à se battre pour que vous puissiez le dire« , comme on dit. Des gens biens, quoi, qui luttent pour la liberté de la presse, dénoncent l’empire médiatique de Berlusconi (quitte à le comparer à Mussolini).

MarionnettesBref, pas le genre à devenir actionnaire (quel vilain mot) d’un groupe de presse, avec un copain banquier-ami-du-pouvoir. Pas le genre à faire pression sur la rédaction de son joujou qui a laissé passer un billet critiquant les années Mitterrand dont on sait que le règne a été une époque heureuse pour les journalistes, surtout ceux qui voulaient révéler l’existence de Mazarine.

Et puis, un beau jour, vous lisez ça :

Le Monde veut  » encadrer la liberté éditoriale  » de La VieSelon les cahiers de l Expansion, Pierre Bergé, le Président du conseil de surveillance du groupe Le Monde  » s’est inquiété du traitement conservateur du directeur de la rédaction de La Vie (qui appartient au groupe Le Monde, ndlr), Jean-Pierre Denis « , concernant le projet de loi de  » mariage pour tous « .

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via Ojim

 

Voyez-vous, après les ventres, Pierre Bergé voudrait qu’on lui loue nos consciences. Que La Vie (qui s’appelait autrefois La Vie catholique) renonce à la Vérité pour devenir la Pravda.

Sans céder à la Loi de Godwin et rappeler LHLPSDNH™[1], reconnaissons que les méthodes du monsieur sont quelque peu soviétiques.

Pour monsieur Bergé, en effet, le seul canard chrétien qui mérite d’exister, c’est celui qui pense comme lui :


Abonnez vous à Témoignage Chrétien le seul canard catho qui défende le mariage gay et qui s’oppose aux chefs de l’Eglise officielle.
Jan 14 via Twitter for iPad Favorite Retweet Reply

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Ni une, ni deux, le millionnaire débauche le patron du-dit canard (ces jours-ci boiteux) pour en faire le commissaire du peuple. [edit : la nomination des rédac' chefs font l'objet d'un vote par la rédaction... ce n'est donc pas le fait du prince, ce que j'ai écrit ci-dessous restant vrai]

Bergé aurait sans doute mieux fait de racheter Golias.

Je doute en effet qu’Anciberro, tout juste exfiltré d’un journal dont la baseline est « la résistance spirituelle« , accepte de jouer l’oeil de Moscou. L’homme, dit-on, est d’une toute autre qualité et, de la droite du Christ comme de sa gauche, d’accord avec lui ou pas, je n’ai jamais entendu sur lui que des éloges.

Si je sais la rédaction de l’hebdomadaire La Vie traversée par un vrai débat interne quant à sa ligne éditoriale, je connais aussi, pour en avoir fréquentés quelques-uns, la bonne volonté de nombre de ses journalistes (de tous bords) et je n’imagine pas qu’il s’en trouverait pour se satisfaire d’un journal transformé en tract du Parti.

Comme le disait une grande sainte (mais dans un autre sens) :

La Vie est La Vie, défends-là.

 

 

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. Les Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire

Génération BXVI

BenoitXVIBenoît XVI a annoncé aujourd’hui qu’il renonçait à sa charge de Pape, provoquant ainsi de son vivant l’élection de son successeur.

Etant de la génération Benoît XVI (celle qui n’a connu les JMJ qu’à partir de Cologne), je voulais dire en quelques mots qui est Benoît XVI pour moi..

Un panneau indicateur : quand tu vois Benoît, tu comprends qu’il ne cherche pas la lumière… Arrivant après un Pape très charismatique, il aurait pu chercher à lui ressembler.. Au contraire, il n’a cessé, tel Jean-Baptiste, de renvoyer ses auditeurs au Christ.

Autant son prédécesseur se rendait accessible par son don de communicant extraordinaire, autant c’est par son caractère ordinaire que Benoît XVI touche. Ayant travaillé à l’organisation des JMJ de Sydney, je me souviens qu’en son nom, Mgr Marini (organisateur des cérémonies pontificales) avait lutté contre les hautes barrières que le gouvernement australien voulait imposer, au nom de sa sécurité : « ce n’est qu’un prêtre ! il veut et doit rester accessible« …

Un maître : certains profs essaient de briller par leur enseignement.. Benoît XVI est plutôt du genre à avoir une telle foi dans la puissance de la Parole qu’il annonce (et qui n’est pas la sienne) qu’il la lisait parfois d’un ton parfois monocorde !

Cette humilité de prof, on la retrouve particulièrement dans son premier livre, Jésus de Nazareth : le Pr. Ratzinger laisse à son lecteur le temps du questionnement, le temps d’oser une réponse personnelle, avant de l’affermir en lui donnant ses mots qui ouvrent une compréhension plus large.

 

Le Pape de mes JMJ.. Cologne, Sydney, Madrid..  A lui la parole..

Vous aussi vous êtes riches de qualités, d’énergies, de rêves et d’espérances : des ressources que vous possédez en abondance ! [...]

 

Le jeune homme riche demande à Jésus : « Que dois-je faire ? ». La période de la vie où vous vous trouvez est un temps de découverte : celle des dons que Dieu vous a accordés et de vos responsabilités. C’est également l’heure des choix fondamentaux pour construire votre projet de vie. C’est donc le moment de vous interroger sur le sens authentique de l’existence et de vous demander : « Suis-je satisfait de ma vie ? Quelque chose me manque-t-il ? »

 

Comme le jeune homme de l’Evangile, vous aussi vous vivez peut-être des situations d’instabilité, de trouble ou de souffrance, qui vous conduisent à aspirer à une vie qui ne soit pas médiocre et à vous demander : en quoi consiste une vie réussie ? Que dois-je faire ? Quel pourrait être mon projet de vie ? « Que dois-je faire, afin que ma vie ait toute sa valeur et tout son sens ? (Ibid., n° 3).

 

N’ayez pas peur d’affronter ces questions ! Loin de vous accabler, elles traduisent les grandes aspirations, qui sont présentes dans votre cœur. Par conséquent, il faut les écouter. Elles attendent des réponses non superficielles, mais capables de satisfaire vos authentiques attentes de vie et de bonheur.

 

(Message aux jeunes du monde en vue des JMJ de Madrid)

Bref, je suis heureux que ce Pape qui m’a tant apporté, qui nous a rapprochés de Dieu,
puisse, aux jours de sa vieillesse, se retirer du monde et, lui aussi se préparer à rencontrer son Créateur. Deo gratias.

 

Les Experts

Plus on progresse dans l’étude des sciences (naturelles ou sociales), plus on mesure la complexité du monde et l’infinie subtilité de la personne humaine. Plus on sait, plus on sait qu’on ne sait pas.

Le développement et le foisonnement des connaissances ont eu raison des grandes idéologies, qui prétendaient expliquer par un ou deux idées simples le fonctionnement de nos sociétés.

Ils ont cependant produit l’émergence d’une figure nouvelle : l’Expert.

Ayez confiance...

L’Expert nous permet d’atténuer l’angoisse liée à l’incapacité de prédire l’avenir et à l’incertitude associée.

Sa confiance en soi et son assertivité nous conduisent à lui supposer une clairvoyance, une capacité à déceler dans le monde une cohérence que sa complexité nous masquait.

En nous indiquant la voie, il nous exonère de la responsabilité d’avoir à choisir, de l’exigence du discernement, bref : il nous libère du poids de notre liberté…

Puisqu’il n’est plus possible de placer une confiance aveugle en une idée, on s’en remet totalement à une figure (souvent patriarcale, les experts peuplant les plateau télés étant majoritairement des hommes) proposant un discours abscons mais rassurant car globalisant.

Et tant pis si son expertise n’est pas plus efficace que la loterie :

Mon chat peut-il gérer mon portefeuille boursier?Si l’on en croit le Guardian , vous auriez intérêt à virer votre conseiller financier et à le remplacer par votre chat. Le journal a en effet, en 2012, lancé un concours de placements boursiers, auquel ont participé plusieurs gestionnaires de fonds professionnels, et un chat (nommé Orlando) qui choisissait des titres à acheter au hasard, en poussant son jouet sur une liste.

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Du spécialiste à l’Expert

L’Expert ne s’identifie pas au spécialiste.

Nul médecin spécialiste des yeux ne se risquerait à vous prendre en consultation pour un problème d’estomac. Nul spécialiste de la résistance des matériaux n’irait s’improviser expert-comptable.

Notez, toutefois, qu’il existe des personnes spécialistes dans plusieurs domaines : un mien professeur était spécialiste d’acoustique et de cryobiologie (ne me demandez pas ce que c’est).

Ce n’est donc pas la pluralité des spécialités (souvent réelle) qui transforme le spécialiste en Expert, mais le passage d’une compétence spécifique à une pensée qui se veut globalisante ou qui revendique une légitimité hors de son champ de compétence.

J’aime à dire qu’en tant qu’ingénieur généraliste, je ne sais rien sur tout tandis que le spécialiste sait tout sur rien. De l’Expert, on suppose qu’il sait tout sur tout.

L’Expert est avant tout un « bon client » pour médias

Si le statut d’Expert s’appuie souvent sur une spécialité, c’est parce que celle-ci confère un titre, un statut, une légitimité à celui qui la maîtrise.

Cette expertise crée aussi des attentes, parfois infondées : ne nous paraît-il pas décevant, cet invité qui répond au journaliste : « je ne sais pas[1], votre question sort de mon champ d’études » ? Quelles chances a t-il d’être ré-invité ?

L’Expert développe donc des techniques rudimentaires qui lui permettent de rester crédible (ou en tout cas de garder sa contenance) en toute situation,  en dépit des faits (et souvent du bon sens) :

Faites vos prévisions pour 2013 comme un économisteBonne année 2013 à tous les lecteurs de francetv info, et de ce blog. Comme chaque début d’année, celui-ci est consacré aux prévisions économiques. De nombreux commentateurs s’y livrent, expliquant ce à quoi nous devrions nous attendre pour l’année à venir. Comment vont évoluer la croissance, le chômage, l’inflation, l’an prochain?

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Je crois que nombre d’Experts sont au départ des gens honnêtes qui n’ont pas su répondre « je ne sais pas« , que ce soit pour satisfaire leur interlocuteur, parce qu’ils ont pris goût à l’approbation d’un groupe dont ils confortent les opinions, ou simplement parce qu’ils sont trop sollicités pour prendre le temps de préciser et circonscrire leur pensée

La tentation est alors grande de céder au personal branding, d’écrire un livre professionnel que personne ne lira, mais qui sera un vecteur supplémentaire de légitimité. Les plus doués sauront packager deux ou trois idée dans un concept, et passer du statut d’Expert à celui convoité de gourou, recrutant des disciples dans des associations professionnelles, clubs, etc..

Méfiez-vous des experts..

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. Apprendre à prononcer ces quatre petits mots fut sans doute la leçon la plus importante que j’ai reçue en 3 ans de formation d’ingénieur. Elle n’a pas été facile à entendre, mais je rends grâce à mon directeur des études de nous l’avoir infligée..

Le bon peuple sans confession

Armstrong2Il l’a dit ! Lance Armstrong s’est donc dopé. Scoop ! ou pas…

La presse évoque la « confession » du cycliste, réalisée en prime time du plus grand show télévisuel américain. Mais de l’aveu à l’absolution, il y a un pas que l’américain n’a pas encore franchi.

Le billet de Stéphane Lemessin (prêtre-blogueur) à ce sujet m’inspire deux réflexions :

1. La justification

Tout d’abord, ce qui est frappant avec la « confession » de Lance Armstrong, c’est qu’en fait on est plutôt dans le registre de l’auto-justification.

Certes, le coureur reconnait des faits mais il continue de revendiquer ses choix (« j’ai fait le job »), invoquant les circonstances de la course. Il nie sa responsabilité personnelle, notamment la tentative de corruption de l’USADA, encore confirmée ce matin mais aussi le fait d’avoir entraîné ses coéquipiers dans un système pervers.

Armstrong1

Qui récuse accuse. Armstrong rejette la responsabilité sur la terre entière pour ne pas assumer la sienne. On voit comment on rejoint vite, et de manière assez radicale, par le mensonge (l’un suivant l’autre), l’autre camp…

Ce besoin d’être approuvé, compris par le bon peuple pour se dédouaner est aussi pathétique que la persistance dans la dénégation qui avait jusque là prévalu.

L’expérience chrétienne de la confession est diamétralement opposée. On ne cherche pas à se justifier soi-même, on ne demande pas à la foule de se prononcer en disant « il n’est pas plus mauvais qu’un autre« , mais on laisse un Autre, exempt de tout mal, nous justifier, c’est à dire nous guérir et non nous excuser.

2. Bienheureuse faute ?

Notre société entretient un rapport particulier à la faute.

La morale comporte classiquement trois dimensions (1. la maîtrise de soi[1], 2. les rapports entre personnes, 3. la réalisation de soi[2]).

Le droit pénal, lui, traite quasi-exclusivement des rapports entre personnes, et c’est une bonne chose car le reste relève en grande partie du for interne et de la liberté individuelle et un Etat qui s’y intéresserait de trop près (sur le plan pénal) risquerait vite de devenir autoritaire..

Cependant, on a tôt fait dans nos sociétés de ne plus considérer que ce plan pénal dans l’évaluation des choix moraux : tout ce qui ne fait pas de mal à autrui est donc jugé également bon. Cela a l’avantage de nous donner, à peu de frais, une bonne conscience, tant qu’on ne franchit pas le seuil de l’illégalité.

Mais cette focalisation excessive conduit aussi à un ostracisme hyper-violent contre la figure du délinquant, qui se voit véritablement excommunié de la société et qui sert de bouc émissaire de notre bonne conscience. On qualifie d’autant plus volontiers de « monstres » les auteurs de crimes qu’ils nous permettent de nous disculper. Qui récuse accuse, disais-je.

Le bon peuple s’épargne ainsi une bonne confession, qui le placerait dans une perspective moins agréable mais plus réaliste : tous fautifs, et tous en quête d’un salut.

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. c’est ce qui vous fait vous sentir mal quand vous n’avez pas résisté à cette n+1ième clope :)
  2. En termes chrétiens, on parlerait de vocation, mais je pense que cette dimension est également accessible aux non-croyants

Comparaison n’est pas raison

L'herbe est toujours plus verte ailleursIl est bien connu que l’herbe est toujours plus verte ailleurs.

C’est particulièrement vrai en France, société de statut où chacun conspue les avantages de son voisin, tout en espérant secrètement obtenir les mêmes[1].

Comme nos compatriotes aiment également l’autoflagellation et le déclinisme, la tentation est fréquente de nous comparer aux pays étrangers pour mesurer à quel point nous sommes mauvais.

 

L’erreur du « toute choses égales par ailleurs »

Je doute franchement de l’utilité sociale des classements de toutes sortes (hôpitaux, prépas, etc.) qui permettent certes de vendre des hebdomadaires, mais qui n’offrent aucune intuition sur ce qui fait la qualité des soins ou d’une éducation et qui réduisent une réalité complexe à un simple chiffre dans un classement.

Loin de moi l’idée de nier l’utilité d’un regard objectif sur nos voisins, un regard humble qui reconnaît que toutes les bonnes idées ne naissent pas nécessairement chez nous, un regard qui interroge nos pratiques.

Exemple : cela m’a frappé lorsque j’ai vécu à l’étranger. J’ai par exemple découvert en Australie un système de financement des universités qui m’a semblé intelligent : les étudiants y contractent des prêts étudiants à remboursement différé (remboursable lorsque leurs revenus dépassent la moyenne des personnes assujetties à l’impôt), qui ont permis d’augmenter l’accessibilité aux universités tout en garantissant leur financement, comme l’explique Maurin[2] :

Université : un autre financement est possible – La Vie des idéesLes débats sur la réforme de l’université buttent presque toujours, au final, sur la même difficulté : son financement [ 1]. Résumons la situation. Un certain consensus se dégage sur le fait qu’il convient d’augmenter le nombre de diplômés du supérieur pour prendre pied dans la nouvelle division internationale du travail, alimenter en cadres et ingénieurs l’économie de la connaissance, et favoriser l’innovation.

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Mais il faut pouvoir pour cela poser un diagnostic objectif, pragmatique et dépassionné. Ne pas attribuer tel ou tel succès de nos voisins à une micro-décision qu’il s’agirait de transposer fissa, indépendamment de notre contexte (car les choses ne sont jamais « égales par ailleurs ») et de notre culture.

Exemple : Nos politiciens sont prompt à comparer France et Allemagne en matière d’exportations et de production industrielle, pour en dire implacablement à un grave problème de compétitivité de notre économie. Seulement, si l’on y regarde de plus près, on voit que c’est l’Allemagne qui constitue un cas particulier, la France étant dans la norme, comme le montre cet article :

La compétitivité est aussi un business ! – TelosCela ne se discute pas: la France ne tient pas le rythme international en matière de productivité internationale et son industrie s’étiole. Il est donc urgent de prendre les mesures qui s’imposent pour redresser la situation. Nous avons d’ailleurs un ministère entièrement consacré à cette tâche prioritaire.

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Un bon benchmark ne saurait donc se réduire à la comparaison d’états de faits, indépendamment de leur causes, ou de leur environnement : pour revenir sur l’exemple du financement des universités, il y a de bonnes chances que le système australien soit soutenable uniquement parce qu’il est aussi financé par les nombreux étudiants étrangers (qui paient cash, eux).

 

De la comparaison au chantage affectif

Un autre type de comparaison a le don de m’exaspérer. Autant la première péchait par ignorance, ou par paresse intellectuelle, autant celle-ci se vautre volontairement dans la malhonnêteté[3].

C’est celle qui consiste, pour les partisans d’une pratique quelconque interdite dans notre pays, à trouver un pays où la-dite pratique est autorisée, puis à :

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1. Prétendre que notre pays est encore « en retard d’une génération » sur nos voisins[4], et exiger « au nom du Progrès » que le législateur s’aligne sans débat.

2. En cas de réticence, crier à « l’inégalité insupportable » entre « les riches qui peuvent franchir la frontière » (pour enfreindre la loi) et « ceux qui n’en ont pas les moyens », et demander non seulement la légalisation de la pratique en question, mais exiger également sa prise en charge intégrale par l’Etat.

Cette méthode, qui consiste à enterrer toute réflexion morale sous une épaisse couche d’égalitarisme, d’utilitarisme, de progressisme et de bons sentiments, peut être appliquée à tout un tas de sujets[5].

Quel que soit le sujet, elle s’apparente pour moi à du terrorisme intellectuel et disqualifie d’emblée la cause de celui qui l’utilise.

 

 

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. Pour ceux qui ça intéresse, Maurin analyse très bien cette « société de statut » où règne la peur du déclassement, fantasme qui conduit paradoxalement à aggraver les inégalités réelles.
  2. Me demandez pas pourquoi, c’est son jour. Je tombe coup sur coup sur deux articles brillants du bonhomme.
  3. et si je peux supporter les idiots, les cons m’horripilent.
  4. et qu’importe que le voisin puisse tirer un ou deux ans après un bilan en demi-teinte ou carrément amer de la mise en place de cette pratique
  5. rayez la mention inutile, selon vos préférences politiques : euthanasie, prostitution, évasion fiscale, mères porteuses, cannabis, etc.

Vérité et démocratie

Vous reprendrez bien un peu de vérité ? Le débat actuel à propos du « Mariage pour Tous » est intéressant, non pas dans les arguments (souvent pauvres) échangés, mais parce qu’il met en jeu deux systèmes philosophiques que tout oppose, deux visions irréconciliables de l’Homme. En effet, si j’ai déjà montré comment l’idéologie du changement sépare les tenants d’une politique ‘de position-conviction‘ de ceux prônant ‘le mouvement-glissement‘, la bataille fait rage aujourd’hui entre ceux qui pensent que le mariage entre un homme et une femme est un donné naturel[1] traduit dans la culture et ceux qui tiennent qu’il est purement culturel, et en déduisent qu’il est contingent, malléable selon les envies du moment et les revendications particulières.

Vu que cet article est (beaucoup trop) long, en voici le plan :
- Avons-nous perdu la Raison ?
- La loi naturelle, complot religieux contre la liberté individuelle ?
- Qui peut parler au nom de la raison ? Un espace pour la démocratie.

 

Avons-nous perdu la Raison ?

Le Réel, la Vérité, ne sont-ils que le fruit de consensus, sont-ils des objets uniquement sociologiques ou politiques ? Peut-on, parce que quelques daltoniens ne voient pas les couleurs, voter pour décider que celles-ci n’existent pas ? La Raison, tant louée, se limite t-elle à la capacité d’inférerer (« A implique B ») ou est-elle capable de qualifier la conformité au Réel (« A est vraie ») ?

Ce principe de réalité n’a limité au monde physique. Dans le domaine moral également, nous avons des intuitions « naturelles ». C’est même sur elles que reposent quelques-uns textes majeurs de notre civilisation :

Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée Nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme,

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via Syti

Les droits de l’Homme ne sont ainsi pas conventionnels, mais naturels et imprescriptibles.

Pour reprendre l’exemple du mariage : est-il une institution purement culturelle et donc arbitraire ? L’argument comme quoi il a pu évoluer dans les âges et les civilisations prouve-t-il quoi que ce soit ? La liberté du consentement n’a pas toujours été de mise, et est même assez récente… qui nierait cependant que cette liberté est une donnée naturelle du mariage ? Bien qu’absente à l’état de nature[2]… elle correspond à un donné fondamental de la personne humaine.

Pour désigner ce fond commun d’évidence morale, les philosophes utilisent le terme de loi naturelle. Voici comment Thomas d’Aquin l’introduit :

[...] la loi est une prescription de la raison pratique. Or, on peut trouver un processus semblable dans la raison pratique et dans la raison spéculative. Toutes deux, en effet, progressent à partir de quelques principes pour aboutir à certaines conclusions [...].

Ainsi donc, il faut dire ceci : de même que dans la raison spéculative les conclusions des diverses sciences sont les conséquences deprincipes indémontrables, la connaissance de ces conclusions n’étant pas innée en nous, mais étant le fruit de l’activité de notre esprit, – de même il est nécessaire que la raison humaine, partant des préceptes de la loi naturelle qui sont comme des principes généraux et indémontrables, aboutissent à certaines dispositions plus particulières.

Ces dispositions particulières découvertes par la raison humaine sont appelées lois humaines [...]. C’est pourquoi Cicéron déclare : “ L’origine première du droit est produite par la nature; puis, certaines dispositions passent en coutumes, la raison les jugeant utiles ; enfin ce que la nature avait établi et que la coutume avait confirmé, la crainte et la sainteté des lois l’ont sanctionné. ”
Somme théologique, IIa-IIae, Question 91

Pour revenir une seconde à la question du mariage gay, au coeur des débats actuels, il faut ainsi noter ce qui s’est passé que lorsque les députés de l’Assemblée Constituante[3] ont voulu définir le mariage :

Enfin, le député Lequino propose à son tour sa définition, qui s’efforce manifestement de rassembler les adversaires en en disant le moins possible… “Le mariage est un contrat civil qui unit pour vivre ensemble deux personnes de sexes différents”. L’Assemblée s’esclaffe : si on en est à dire des évidences aussi élémentaires que le mariage est l’union de deux personnes “de sexe différent”, où va-t-on ? Une avalanche de rires paraît la seule réponse “sensée” à la définition de Lequino, et ces rires auront finalement raison de tous les efforts définitionnels des députés (…) Pour en finir, Sédillez propose d’omettre la définition, car chacun est supposé savoir ce qu’est le mariage »
Tiré d’un article très intéressant d’Irène Théry[4]

 

La loi naturelle, complot religieux contre la liberté individuelle ?

Le terme n’est pas très vendeur, notamment à notre époque où toute « loi » est perçue d’abord comme portant atteinte à notre liberté. Les partisans du mariage gay ont vite fait de la récuser, y voyant une loi divine (mal) cachée, une volonté des méchants ecclésiastiques de diriger leurs vies… comment le montrent les innombrables slogans anticléricaux des manifs du week-end dernier.

Rassurez-vous, les religieux ont d’autres chats à fouetter brebis à s’occuper. Pourtant, concédons que l’idée même de loi naturelle bride notre liberté, si l’on conçoit la liberté comme toute-puissance du désir spontané, indépendamment de tout principe de réalité. Mais nul besoin d’être religieux pour cela ; être juriste suffit. Notre tradition juridique reconnaît ainsi que les droits de l’homme sont tellement inaliénables… qu’il ne peut lui même y renoncer. Un arrêt célèbre, dit « du lancer de nain« , l’illustre :

Conseil d’État : 27 octobre 1995 – Commune de Morsang-sur-OrgeAnalyse Par l’arrêt Commune de Morsang-sur-Orge , le Conseil d’État a considéré que le respect de la dignité de la personne humaine devait être regardé comme une composante de l’ordre public. Le maire de la commune de Morsang-sur-Orge avait interdit des spectacles de « lancer de nains » qui devaient se dérouler dans des discothèques de cette ville.

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Personne, malgré son consentement et donc l’engagement de sa liberté, ne peut renoncer à sa dignité naturelle. Par corollaire, la liberté n’est authentique que tant qu’elle s’exerce  en conformité avec le réel, avec cette loi naturelle qu’il appartient à notre Raison de discerner.

Si l’on renonce à ce principe, alors tout devient négociable, tout a un prix. Et l’on en vient à dire, comme Pierre Bergé :

« Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence? »

Mère porteuse : le dérapage de Pierre Bergé ?Présent à la manifestation en faveur du mariage pour tous dimanche 16 décembre, Pierre Bergé a suscité la polémique avec ses propos sur la gestation pour autrui. ( LP / Jean-Baptiste Quentin )

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Le dernier billet de François-Xavier Bellamy montre brillamment comment le socialisme rejoint alors l’ultra-libéralisme :

Le choix à faire  » Pensées pour le jour qui vientEn philosophie, rien ne mérite plus de reconnaissance que la générosité intellectuelle qui consiste à aller jusqu’au bout de sa propre pensée. C’est la cohérence d’une idée avancée jusque dans ses conséquences ultimes qui permet en effet d’en discerner le bien-fondé – ou l’inverse.

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Ainsi, la référence à une nature humaine, à un donné que nous ne maîtrisons pas, n’est pas qu’une sorte de « figure divine laïque« , un justificatif facile de l’argument d’autorité. Elle est au contraire une nécessité interne de la personne et de l’usage de la raison, un donné que nous devons recevoir pour être pleinement libres.

 

Qui peut parler au nom de la raison ? Un espace pour la démocratie

Nous sommes (a priori) tous doués de raison (même Pierre Bergé). Or, force est de reconnaître que nous ne sommes pas toujours tous d’accord sur tout… le débat sur le mariage gay l’illustre parfaitement. Y a t-il un juste usage de la raison ?

Cette question en recouvre en fait trois :
- dans le for interne[5], comment déterminer le vrai et le bien avec l’aide de ma raison ?
- dans le for externe, comment juger de la qualité objective d’un acte ?
- dans l’espace public, quels actes encourager ou permettre ?

Je passerai rapidement sur les deux premières questions, ne m’y arrêtant que pour constater que, malgré un corpus juridique dense dans la Bible, la religion catholique consacre le primat de la conscience : chaque personne est responsable de la faire grandir en sagesse, l’Eglise se reconnaissant le rôle d’éduquer, d’éveiller, les consciences[6]. C’est ce qui faisait dire à J. H. Newman « je lève mon verre à la conscience d’abord, puis au Pape« . En termes plus laïcs, retenons juste que les sagesses religieuses permettent, parmi d’autres, de discerner la loi naturelle.

Dans l’espace public, une plus grande prudence est requise dans l’établissement des règles de vie commune pour (au moins) deux raisons :

  • D’abord, le droit n’est pas la conscience. Le rôle du droit (pénal) est avant tout d’interdire ce qui nuit à l’Homme. Toutefois, tout ce qui est permis n’est pas nécessairement profitable et il faut avoir à l’esprit que le droit (notamment civil) a aussi une fonction symbolique et structure fortement la société. On est donc fondés à attendre du droit une certaine conformité à la loi naturelle.
  • Ensuite, il y a un abysse entre la fin et les moyens, entre le diagnostic et l’action, entre le fait général et les cas particuliers, entre la portée générale de la loi et son application, entre la raison et l’agir.
    Face à ceux qui considèrent qu’on ne peut rien connaître de la vérité des choses[7], certains[8] ont tendance à nier ce gouffre, à faire comme si la Vérité était pure évidence et à nier l’utilité de la délibération politique.

A l’opposé de cette dernière attitude, je crois donc que la délibération démocratique est réellement utile.

Pour vous convaincre une dernière fois (s’il en était besoin) que l’Eglise ne vise pas la domination, rappelons que nous devons la démocratie moderne à Thomas d’Aquin (le modèle grec, redécouvert depuis, étant largement oublié à son époque). Il écrivait :

La loi vise premièrement et à titre de principe l’ordre au bien commun. Ordonner quelque chose au bien commun revient au peuple tout entier ou à quelqu’un qui représente le peuple. C’est pourquoi le pouvoir de légiférer appartient à la multitude tout entière ou bien à un personnage officiel qui a la charge de toute la multitude.
– Somme théologique IIa-IIae – Question 90

Pour être vraiment utile et atteindre son but (servir le bien commun), cette délibération démocratique doit aller au-delà du seul rapport de force politique pour viser une vraie conformité du droit positif à la loi naturelle.

On ne saurait se contenter d’un débat purement formel, où chacun est auditionné sans être écouté ni entendu :

Mariage gay : des religieux frustrés et indignésLa présidente de l’Union bouddhiste de France, Marie-Stella Boussemart, le président du Conseil français du culte musulman de France, Mohammed Moussaoui, le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, le métropolite Mgr Joseph, le président de la Fédération protestante de France, Claude Baty, et le cardinal de Paris André Vingt-Trois, jeudi à l’Assemblée nationale.

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 «Avez-vous le sentiment d’avoir été entendu?»: «Oui, la sono était très bonne !»

On ne saurait se contenter d’un exercice procédural, visant à bâillonner les opposants au sein même du parti au gouvernement par des « votes majoritaires » auquel ils seraient tenus de se plier en séance publique :

Mariage pour tous : 27 députés PS refusent de signer l’amendement PMAVingt-sept députés PS ont demandé à leur président Bruno Le Roux de ne pas figurer parmi les co-signataires de l’amendement socialiste sur la procréation médicalement assistée (PMA), selon un courrier publié ce jeudi par lemonde.fr. Un amendement qui sera déposé le 29 janvier prochain lors du débat sur le mariage pour tous.

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Les député de la majorité PS n’ont « pas du tout apprécié la manière directive qui [les] a privés de parole et de débat sur un sujet aussi sensible que la PMA »..

Ainsi donc, cette opposition entre tenants de vérités toujours partielles et périssables et partisans d’une référence à une vérité plus universelle et immuable doit interroger notre manière de faire de la politique et notre conception du débat démocratique.. Sans quoi notre démocratie est condamnée, au mieux, à chercher la justice à tâton, au pire à exploser sous les stratagèmes.

La vérité est comme le soleil. Elle laisse tout voir mais ne se laisse pas regarder. (Victor Hugo)

 

 

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. sans préciser ici si cette nature est d’origine divine ou non
  2. Ceci montre bien également qu’il est stupide de faire semblant de croire que les tenants de la loi naturelle se limitent à la dimension biologique de la personne
  3. qu’on ne peut soupçonner d’affection débordante pour les positions de l’Eglise, puisqu’il s’agissait de définir un mariage civil pour supplanter le mariage religieux
  4. citée par l’excellent éditorial d’Aline Lizotte.
  5. en résumé, ma conscience
  6. et pas uniquement avec des inspirations religieuses, mais également en approfondissant cette question fondamentale : « qu’est-ce qu’être humain ? ». C’est pourquoi elle consacre des ressources intellectuelles importantes à la définition d’une anthropologie adéquate.
  7. c’est le nominalisme, dont le paragraphe ci-dessus sur la loi naturelle vous aura convaincu (ou pas) qu’il est une erreur
  8. notamment Civitas et autres catholiques intégristes qui espèrent « la royauté sociale du Christ » ; remarquez qu’on trouve aussi dans cette catégorie, à l’opposé, tous ceux pour qui le mariage gay est d’une telle évidence qu’ils confisquent le débat en clamant « on veut des droits, pas ton avis« ..