Parler de Dieu en 2012

Interpellée par la baisse de la pratique religieuse dans les pays occidentaux, l’Eglise catholique s’est lancée dans une vaste réflexion[1] sur la « nouvelle évangélisation »…

Google vs. God : où trouver des réponses ?

Face à ce manque d’engouement pour les choses de la foi, certains sont tentés de blâmer « l’esprit du monde » quand d’autres voient dans les évolutions de notre temps une vraie opportunité ; certains appellent l’Eglise à un véritable examen de conscience, sans concession et d’autres ont déjà discerné ses forces pour appréhender le monde actuel.

Bref, un peu comme une entreprise en quête de stratégie, l’institution s’est ainsi lancée dans une sorte d’analyse SWOT.

Les conclusions de cette réflexion sont encore à venir : elles intégreront sans doute un appel à la conversion, un retour à certains fondamentaux (par ex. les sacrements), etc. ; les débats auront été l’occasion de partager des outils, des bonnes pratiques.

Je crois qu’au-delà des outils et méthodes, au-delà de la théologie, c’est la posture de l’Eglise et des chrétiens vis à vis de leurs interlocuteurs qui sera décisive. Sans prétention à l’expertise[2], je voudrais partager quelques points qui me semblent essentiels pour être audibles et crédibles en 2012 :

1. Revaloriser le questionnement :

Emmanuel Mounier, qui avait perçu les causes de l’effondrement à venir de la pratique religieuse, écrivait en 1943[3] :

Au lieu des réponses que nous attendions […], nous recevons à pleines mains des généralités lasses, des lieux communs sacrés et inefficaces, une incompétence silencieuse, des naïvetés risibles sur le cœur de l’homme […], un dogmatisme hautain sur on ne sait quels problèmes sans doute en eux-mêmes essentiels mais devenus dans leur formulation si radicalement étrangers au fidèle qu’il ne s’en soucie pas : il dort.

Les avancées des sciences (naturelles et humaines) ont permis de prendre conscience de la complexité du monde et de notre nature humaine. Cette complexité n’exclut pas la transcendance, elle ne ferme pas la porte au mystère, mais elle récuse les réponses immédiates, simplistes ou définitives. Les grandes idéologies, qui prétendaient expliquer le monde par deux ou trois maximes, sont mortes de leur simplisme.

Ma génération, méfiante des institutions (états, églises, et médias) qui relaient ces discours, a développé avec le web 2.0 une approche plus relationnelle, conversationnelle, du partage des idées. On quitte petit à petit le mass-media pour aller vers le mass-dialogue.

Ce développement doit interpeller l’Eglise qui se construit trop souvent sur un rapport  enseignant / enseigné (souvent superposable à la frontière clercs / laïcs), dissimulant que l’enseignant est également un chercheur de Dieu.

La faute n’incombe pas uniquement à l’institution : je me souviens qu’à Chrétiens en Grande Ecole, nombre d’étudiants – sans doute atteints du « complexe du bon élève » – abordaient scolairement toute question sous l’angle apologétique : « que dois-je répondre à celui qui me demande X… ? »

Aujourd’hui la philo, qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, attire ; tandis que la théologie repousse. Jean-Paul II a sans doute été prophète en osant proposer une théologie qui s’appuie sur l’expérience concrète, subjective, des personnes.

Voilà le premier enjeu : accepter d’entrer en relation avec la personne, de ne pas essayer de lui fourguer d’emblée un credo[4], un système logique complet et cohérent ; accompagner un cheminement en ayant confiance que sa quête subjective rejoindra une vérité objective.

2. Renoncer aux formules, revenir aux fondamentaux

Trop d’homélies aujourd’hui débordent de ces formules dogmatiques qui, individuellement, interrogent et sollicitent l’intelligence ; mais qui, juxtaposées et accumulées, servent plus à la glorification de l’orateur qu’à l’édification de l’auditeur.

Emmanuel Mounier écrivait encore :

La formule dogmatique localise et cerne le mystère, elle s’emploie surtout à dire ce qu’il n’est pas, et à en arracher les simplifications déformantes qui champignonnent sans cesse autour de lui. Elle ne le détruit pas comme mystère, et surtout elle ne rend caduques ni la décision qui introduit à l’intelligence du dogme, ni la chaîne d’expérience qui mène le fidèle, par des risques assumés, à la conquête progressive et douloureuse de la lumière.

Des esprits distingués […] dissèquent les 45 étapes de la ferveur, depuis leur chaise de paroissien d’élite jusqu’à la table de communion et retour […]. Ils en font de gros livres avec leur moi en vignette. « Bienheureux mes lecteurs, car en moi ils verront Dieu »

Ces formules, qui condensent souvent des années de cheminement des saints, sont trop souvent plaquées comme des évidences, et contribuent alors à masquer[5] le mystère qu’elles voulaient proposer. Dire que la vérité est une personne (le Christ) n’épuise en rien le questionnement sur la vérité.

Pour renoncer à la facilité de la formule (en vue d’en mieux saisir le sens), il faut  reconnaître qu’on est soi-même indigne de Celui qu’on annonce, qu’on a compris au mieux 3% de ce qu’Il nous a raconté. Il faut accepter de balbutier sa foi plutôt que la déclamer.

Fabrice Hadjadj[6] l’explique :

Qu’en est-il du chrétien qui doit parler de Dieu ? Il est clown en raison de la disproportion entre ce dont il parle et ce qu’il est : sa bouche est trop petite pour l’infini, son coeur trop étroit pour l’amour sans mesure. Il a revêtu le Christ, mais c’est comme l’auguste dans son habit trop grand, il s’y perd, s’y empêtre, se prend les pieds dans les jambes de son pantalon et paf ! le voici par terre au moment même où il commençait à évoquer le ciel

Le christianisme – tout particulièrement le catholicisme – porte une culture extrêmement riche. Le déclin du nombre de pratiquants et le passage d’une situation de majorité à celle de minorité permettent-ils encore aux catholiques d’aujourd’hui d’en porter le poids et de la faire vivre ; comme toute culture, elle nécessite en effet un peuple qui partage l’évidence naturelle d’une langue et d’une vision du monde

En conséquence, il est nécessaire, a minima, de hiérarchiser les vérités du christianisme. D’affirmer par exemple que la réalité des apparitions mariales est sans doute moins essentielle que la divinité du Christ. Je ne suis pas certain que nos contemporains sachent identifier 3 ou 5 points-clés du christianisme (ce qui, après 2000 ans, est un bel échec). De nombreux mouvements, comme Anuncio ou Alpha, ont aujourd’hui ce souci d’annoncer une foi accessible.

3. Fuir la culture de clocher, sortir de nos chapelles

Chacun de nous vit sa foi dans une culture bien particulière : celle de son pays, de son milieu socio-professionnel, etc. Il est sans doute illusoire (et pas vraiment souhaitable) de rechercher une sorte de « christianisme pur »[7], dénué de toute influence culturelle.

Il serait encore plus dangereux de considérer que sa propre culture comme étant « plus chrétienne » que celle du voisin : la défiance entre les différentes sensibilités ecclésiales, et particulièrement entre diocèses et communautés est sans doute l’un des obstacles les plus évidents à l’annonce de l’évangile. Tertullien rapportait qu’on reconnaissait les premiers chrétiens à ceci « voyez, dit-on, comme ils s’aiment !« . Voyez comme ils s’aiment, et non voyez comme ils se ressemblent !

La défiance du monde, enfin, constitue également une barrière au dialogue. L’attitude fondamentaliste, qui rejette la créature en espérant s’approcher ainsi du Créateur, ne permet de trouver ni Créateur, ni créature. Il ne s’agit pas pour nous d’habiter un monde extraordinaire, mais de vivre de façon intensément notre vie ordinaire. Dieu est sans doute aussi présent dans les bars que dans les églises !

4. Aller au plus près du terrain

Une fois la ferme résolution prise d’entrer en dialogue, d’abandonner le jargon maison, et de sortir de sa tour d’ivoire, se pose une dernière question : qui parle et à qui ?

Parce qu’elle se présente comme une hiérarchie, l’Eglise, pourtant pionnière de la subsidiarité, vit ce paradoxe : jamais dans l’histoire, la parole du Pape n’a eu une portée aussi grande qu’aujourd’hui. Un mot de travers à Ratisbonne, et le Moyen-Orient s’embrase. Un mot trop droit en route vers l’Afrique et l’Europe s’indigne.

Mis à part dans des circonstances très particulières (Pentecôte power..), aucune parole  ne peut parler de manière pertinente à de multiples cultures. Quand le Pape s’adresse aux Eglises d’orient, il s’adresse à des hommes et des femmes dans leur culture libanaise, syriaque, etc. Que les médias catholiques nous expliquent comment cette parole les rejoint dans leur réalité, c’est une bonne chose ; mais pourquoi feindre de croire que cette parole s’adresse au monde entier ?

Le rôle du Pape est de confirmer ses frères évêques, pas d’être l’unique source de toute réflexion ou de toute initiative originale. Ainsi, pour moi, l’initiative du Parvis des Gentils, téléguidée par le Vatican dans les grandes villes du monde comme un « démonstrateur de la nouvelle évangélisation », ne peut être qu’un échec.

L’enjeu principal, à mon sens, est ici de mobiliser les laïcs, c’est-à-dire ceux qui partagent concrètement les réalités (monde du travail, éducation des enfants, etc.) de leurs interlocuteurs.

 

 

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. en catho-langue, on appelle ça un « synode »
  2. Je n’ai pas de « méthode Assimil de la prophétie », selon le bon mot de Fabrice Hadjadj, mais j’ai eu l’occasion de réfléchir à la question lorsque j’étais responsable de la communication pour les JMJ 2011
  3. dans L’affrontement chrétien
  4. Cela ne signifie pas de renoncer à professer une credo, ou à transmettre la foi. Je ne plaide pas pour la transformation des séminaires en IUFM. Il s’agit de bien voir que le chemin des personnes leur appartient ainsi qu’à Dieu et se fait dans la durée, et en conséquence avoir une certaine humilité dans notre intervention.
  5. Faire obstacle aux petits, voilà ce qui guette l’Eglise depuis ses débuts, comme en témoignent les épisodes évangéliques de l’aveugle ou des enfants, cf. Marc 10
  6. dans Comment parler de Dieu aujourd’hui
  7. ne manquez pas de lire Mere Christianity, de C.S. Lewis à ce sujet #mustread.

2 réflexions au sujet de « Parler de Dieu en 2012 »

  1. Ping : Revue de Presse : 50 ans, nouvelle évangélisation, « mariage pour tous , Parole de Dieu… « Lemessin

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