Vérité et démocratie

Vous reprendrez bien un peu de vérité ? Le débat actuel à propos du « Mariage pour Tous » est intéressant, non pas dans les arguments (souvent pauvres) échangés, mais parce qu’il met en jeu deux systèmes philosophiques que tout oppose, deux visions irréconciliables de l’Homme. En effet, si j’ai déjà montré comment l’idéologie du changement sépare les tenants d’une politique ‘de position-conviction‘ de ceux prônant ‘le mouvement-glissement‘, la bataille fait rage aujourd’hui entre ceux qui pensent que le mariage entre un homme et une femme est un donné naturel[1] traduit dans la culture et ceux qui tiennent qu’il est purement culturel, et en déduisent qu’il est contingent, malléable selon les envies du moment et les revendications particulières.

Vu que cet article est (beaucoup trop) long, en voici le plan :
- Avons-nous perdu la Raison ?
- La loi naturelle, complot religieux contre la liberté individuelle ?
- Qui peut parler au nom de la raison ? Un espace pour la démocratie.

 

Avons-nous perdu la Raison ?

Le Réel, la Vérité, ne sont-ils que le fruit de consensus, sont-ils des objets uniquement sociologiques ou politiques ? Peut-on, parce que quelques daltoniens ne voient pas les couleurs, voter pour décider que celles-ci n’existent pas ? La Raison, tant louée, se limite t-elle à la capacité d’inférerer (« A implique B ») ou est-elle capable de qualifier la conformité au Réel (« A est vraie ») ?

Ce principe de réalité n’a limité au monde physique. Dans le domaine moral également, nous avons des intuitions « naturelles ». C’est même sur elles que reposent quelques-uns textes majeurs de notre civilisation :

Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée Nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme,

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Les droits de l’Homme ne sont ainsi pas conventionnels, mais naturels et imprescriptibles.

Pour reprendre l’exemple du mariage : est-il une institution purement culturelle et donc arbitraire ? L’argument comme quoi il a pu évoluer dans les âges et les civilisations prouve-t-il quoi que ce soit ? La liberté du consentement n’a pas toujours été de mise, et est même assez récente… qui nierait cependant que cette liberté est une donnée naturelle du mariage ? Bien qu’absente à l’état de nature[2]… elle correspond à un donné fondamental de la personne humaine.

Pour désigner ce fond commun d’évidence morale, les philosophes utilisent le terme de loi naturelle. Voici comment Thomas d’Aquin l’introduit :

[...] la loi est une prescription de la raison pratique. Or, on peut trouver un processus semblable dans la raison pratique et dans la raison spéculative. Toutes deux, en effet, progressent à partir de quelques principes pour aboutir à certaines conclusions [...].

Ainsi donc, il faut dire ceci : de même que dans la raison spéculative les conclusions des diverses sciences sont les conséquences deprincipes indémontrables, la connaissance de ces conclusions n’étant pas innée en nous, mais étant le fruit de l’activité de notre esprit, – de même il est nécessaire que la raison humaine, partant des préceptes de la loi naturelle qui sont comme des principes généraux et indémontrables, aboutissent à certaines dispositions plus particulières.

Ces dispositions particulières découvertes par la raison humaine sont appelées lois humaines [...]. C’est pourquoi Cicéron déclare : “ L’origine première du droit est produite par la nature; puis, certaines dispositions passent en coutumes, la raison les jugeant utiles ; enfin ce que la nature avait établi et que la coutume avait confirmé, la crainte et la sainteté des lois l’ont sanctionné. ”
Somme théologique, IIa-IIae, Question 91

Pour revenir une seconde à la question du mariage gay, au coeur des débats actuels, il faut ainsi noter ce qui s’est passé que lorsque les députés de l’Assemblée Constituante[3] ont voulu définir le mariage :

Enfin, le député Lequino propose à son tour sa définition, qui s’efforce manifestement de rassembler les adversaires en en disant le moins possible… “Le mariage est un contrat civil qui unit pour vivre ensemble deux personnes de sexes différents”. L’Assemblée s’esclaffe : si on en est à dire des évidences aussi élémentaires que le mariage est l’union de deux personnes “de sexe différent”, où va-t-on ? Une avalanche de rires paraît la seule réponse “sensée” à la définition de Lequino, et ces rires auront finalement raison de tous les efforts définitionnels des députés (…) Pour en finir, Sédillez propose d’omettre la définition, car chacun est supposé savoir ce qu’est le mariage »
Tiré d’un article très intéressant d’Irène Théry[4]

 

La loi naturelle, complot religieux contre la liberté individuelle ?

Le terme n’est pas très vendeur, notamment à notre époque où toute « loi » est perçue d’abord comme portant atteinte à notre liberté. Les partisans du mariage gay ont vite fait de la récuser, y voyant une loi divine (mal) cachée, une volonté des méchants ecclésiastiques de diriger leurs vies… comment le montrent les innombrables slogans anticléricaux des manifs du week-end dernier.

Rassurez-vous, les religieux ont d’autres chats à fouetter brebis à s’occuper. Pourtant, concédons que l’idée même de loi naturelle bride notre liberté, si l’on conçoit la liberté comme toute-puissance du désir spontané, indépendamment de tout principe de réalité. Mais nul besoin d’être religieux pour cela ; être juriste suffit. Notre tradition juridique reconnaît ainsi que les droits de l’homme sont tellement inaliénables… qu’il ne peut lui même y renoncer. Un arrêt célèbre, dit « du lancer de nain« , l’illustre :

Conseil d’État : 27 octobre 1995 – Commune de Morsang-sur-OrgeAnalyse Par l’arrêt Commune de Morsang-sur-Orge , le Conseil d’État a considéré que le respect de la dignité de la personne humaine devait être regardé comme une composante de l’ordre public. Le maire de la commune de Morsang-sur-Orge avait interdit des spectacles de « lancer de nains » qui devaient se dérouler dans des discothèques de cette ville.

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Personne, malgré son consentement et donc l’engagement de sa liberté, ne peut renoncer à sa dignité naturelle. Par corollaire, la liberté n’est authentique que tant qu’elle s’exerce  en conformité avec le réel, avec cette loi naturelle qu’il appartient à notre Raison de discerner.

Si l’on renonce à ce principe, alors tout devient négociable, tout a un prix. Et l’on en vient à dire, comme Pierre Bergé :

« Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence? »

Mère porteuse : le dérapage de Pierre Bergé ?Présent à la manifestation en faveur du mariage pour tous dimanche 16 décembre, Pierre Bergé a suscité la polémique avec ses propos sur la gestation pour autrui. ( LP / Jean-Baptiste Quentin )

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Le dernier billet de François-Xavier Bellamy montre brillamment comment le socialisme rejoint alors l’ultra-libéralisme :

Le choix à faire  » Pensées pour le jour qui vientEn philosophie, rien ne mérite plus de reconnaissance que la générosité intellectuelle qui consiste à aller jusqu’au bout de sa propre pensée. C’est la cohérence d’une idée avancée jusque dans ses conséquences ultimes qui permet en effet d’en discerner le bien-fondé – ou l’inverse.

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Ainsi, la référence à une nature humaine, à un donné que nous ne maîtrisons pas, n’est pas qu’une sorte de « figure divine laïque« , un justificatif facile de l’argument d’autorité. Elle est au contraire une nécessité interne de la personne et de l’usage de la raison, un donné que nous devons recevoir pour être pleinement libres.

 

Qui peut parler au nom de la raison ? Un espace pour la démocratie

Nous sommes (a priori) tous doués de raison (même Pierre Bergé). Or, force est de reconnaître que nous ne sommes pas toujours tous d’accord sur tout… le débat sur le mariage gay l’illustre parfaitement. Y a t-il un juste usage de la raison ?

Cette question en recouvre en fait trois :
- dans le for interne[5], comment déterminer le vrai et le bien avec l’aide de ma raison ?
- dans le for externe, comment juger de la qualité objective d’un acte ?
- dans l’espace public, quels actes encourager ou permettre ?

Je passerai rapidement sur les deux premières questions, ne m’y arrêtant que pour constater que, malgré un corpus juridique dense dans la Bible, la religion catholique consacre le primat de la conscience : chaque personne est responsable de la faire grandir en sagesse, l’Eglise se reconnaissant le rôle d’éduquer, d’éveiller, les consciences[6]. C’est ce qui faisait dire à J. H. Newman « je lève mon verre à la conscience d’abord, puis au Pape« . En termes plus laïcs, retenons juste que les sagesses religieuses permettent, parmi d’autres, de discerner la loi naturelle.

Dans l’espace public, une plus grande prudence est requise dans l’établissement des règles de vie commune pour (au moins) deux raisons :

  • D’abord, le droit n’est pas la conscience. Le rôle du droit (pénal) est avant tout d’interdire ce qui nuit à l’Homme. Toutefois, tout ce qui est permis n’est pas nécessairement profitable et il faut avoir à l’esprit que le droit (notamment civil) a aussi une fonction symbolique et structure fortement la société. On est donc fondés à attendre du droit une certaine conformité à la loi naturelle.
  • Ensuite, il y a un abysse entre la fin et les moyens, entre le diagnostic et l’action, entre le fait général et les cas particuliers, entre la portée générale de la loi et son application, entre la raison et l’agir.
    Face à ceux qui considèrent qu’on ne peut rien connaître de la vérité des choses[7], certains[8] ont tendance à nier ce gouffre, à faire comme si la Vérité était pure évidence et à nier l’utilité de la délibération politique.

A l’opposé de cette dernière attitude, je crois donc que la délibération démocratique est réellement utile.

Pour vous convaincre une dernière fois (s’il en était besoin) que l’Eglise ne vise pas la domination, rappelons que nous devons la démocratie moderne à Thomas d’Aquin (le modèle grec, redécouvert depuis, étant largement oublié à son époque). Il écrivait :

La loi vise premièrement et à titre de principe l’ordre au bien commun. Ordonner quelque chose au bien commun revient au peuple tout entier ou à quelqu’un qui représente le peuple. C’est pourquoi le pouvoir de légiférer appartient à la multitude tout entière ou bien à un personnage officiel qui a la charge de toute la multitude.
– Somme théologique IIa-IIae – Question 90

Pour être vraiment utile et atteindre son but (servir le bien commun), cette délibération démocratique doit aller au-delà du seul rapport de force politique pour viser une vraie conformité du droit positif à la loi naturelle.

On ne saurait se contenter d’un débat purement formel, où chacun est auditionné sans être écouté ni entendu :

Mariage gay : des religieux frustrés et indignésLa présidente de l’Union bouddhiste de France, Marie-Stella Boussemart, le président du Conseil français du culte musulman de France, Mohammed Moussaoui, le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, le métropolite Mgr Joseph, le président de la Fédération protestante de France, Claude Baty, et le cardinal de Paris André Vingt-Trois, jeudi à l’Assemblée nationale.

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 «Avez-vous le sentiment d’avoir été entendu?»: «Oui, la sono était très bonne !»

On ne saurait se contenter d’un exercice procédural, visant à bâillonner les opposants au sein même du parti au gouvernement par des « votes majoritaires » auquel ils seraient tenus de se plier en séance publique :

Mariage pour tous : 27 députés PS refusent de signer l’amendement PMAVingt-sept députés PS ont demandé à leur président Bruno Le Roux de ne pas figurer parmi les co-signataires de l’amendement socialiste sur la procréation médicalement assistée (PMA), selon un courrier publié ce jeudi par lemonde.fr. Un amendement qui sera déposé le 29 janvier prochain lors du débat sur le mariage pour tous.

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Les député de la majorité PS n’ont « pas du tout apprécié la manière directive qui [les] a privés de parole et de débat sur un sujet aussi sensible que la PMA »..

Ainsi donc, cette opposition entre tenants de vérités toujours partielles et périssables et partisans d’une référence à une vérité plus universelle et immuable doit interroger notre manière de faire de la politique et notre conception du débat démocratique.. Sans quoi notre démocratie est condamnée, au mieux, à chercher la justice à tâton, au pire à exploser sous les stratagèmes.

La vérité est comme le soleil. Elle laisse tout voir mais ne se laisse pas regarder. (Victor Hugo)

 

 

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. sans préciser ici si cette nature est d’origine divine ou non
  2. Ceci montre bien également qu’il est stupide de faire semblant de croire que les tenants de la loi naturelle se limitent à la dimension biologique de la personne
  3. qu’on ne peut soupçonner d’affection débordante pour les positions de l’Eglise, puisqu’il s’agissait de définir un mariage civil pour supplanter le mariage religieux
  4. citée par l’excellent éditorial d’Aline Lizotte.
  5. en résumé, ma conscience
  6. et pas uniquement avec des inspirations religieuses, mais également en approfondissant cette question fondamentale : « qu’est-ce qu’être humain ? ». C’est pourquoi elle consacre des ressources intellectuelles importantes à la définition d’une anthropologie adéquate.
  7. c’est le nominalisme, dont le paragraphe ci-dessus sur la loi naturelle vous aura convaincu (ou pas) qu’il est une erreur
  8. notamment Civitas et autres catholiques intégristes qui espèrent « la royauté sociale du Christ » ; remarquez qu’on trouve aussi dans cette catégorie, à l’opposé, tous ceux pour qui le mariage gay est d’une telle évidence qu’ils confisquent le débat en clamant « on veut des droits, pas ton avis« ..

Une réflexion au sujet de « Vérité et démocratie »

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