Gouvernance : changer de paradigme

Avez-vous déjà vu un nuage d’étourneaux ? Je suis toujours impressionné par la capacité d’action synchrone de ces oiseaux dont le cerveau a un volume ridicule comparé au nôtre.

Ce synchronisme ne doit rien à une quelconque intelligence centrale qui prescrirait à chacun son mouvement et le téléguiderait. Chaque individu décide de son mouvement propre et l’adapte en fonction de ses voisins. C’est d’une redoutable efficacité : un tel nuage est capable de passer au travers d’obstacles complexes sans qu’aucun étourneau ne le percute ni qu’ils s’entrechoquent.

***

Nos organisations humaines font souvent piètre figure en comparaison. La tête s’imagine souvent qu’elle peut tout « piloter », qu’il suffit de prescrire pour obtenir des résultats. Le management s’y prétend parfois participatif mais la réalité relève souvent plus du « je manage ; tu participes« .

C’est vrai pour les entreprises et les administrations. Ca l’est encore plus pour l’Eglise. La Conférence des évêques de France nous en a offert un merveilleux exemple ce dimanche avec ce tweet :

Le message ne pose en lui-même aucun problème. Ce qui me gêne, c’est la façon de le diffuser. La CEF a quasiment intimé (utilisant même pour cela un communiqué de presse) aux twittos-cathos de le relayer, d’un seul coeur mouvement.

Les twittos-cathos, bons petits soldats disciples, se sont exécutés massivement, suscitant l’agacement de leurs interlocuteurs non-croyants :


J’y vois pour ma part une double contradiction
:

  1. Dans l’utilisation d’un media «2.0», par essence relationnel, avec une approche totalement top-down.
  2. L’usage d’un tel marteau-piqueur pour parler de fragilité, avec un discours unique matraqué qui prétend donner une voix à ceux qui n’en ont pas.

***

Cet épisode, au demeurant anecdotique, montre le besoin d’un profond changement de paradigme dans la manière de penser sinon la gouvernance, du moins la communication, de l’Eglise.

Reseaux

Il s’agit d’entrer dans cette culture de réseaux qui émerge aujourd’hui.

Par le passé l’Eglise a su équilibrer une nécessaire standardisation (des dogmes, de la liturgie) avec une grande décentralisation[1] .

C’est devenu moins évident dans les 30 dernières années (pour l’Eglise comme pour les Etats) du fait de l’émergence des mass-medias qui tendent à focaliser l’attention sur Rome[2].

Or un réseau, comme un nuage d’étourneaux, ne se pilote pas, il ne se dirige pas. Au mieux, il s’ «influence».

Il s’agit donc pour la CEF de s’interroger sur ce que doit être son rôle demain et, peut-être, de renoncer à une forme de contrôle et de pouvoir. De ne pas chercher à être tout à la fois compositeur, interprète et chef d’orchestre.

Car un chef d’orchestre est plus qu’un métronome : son rôle est de partager une intentionnalité plus que de spécifier chaque mouvement des instrumentistes.

Pour filer la métaphore musicale, on pourrait imaginer une organisation plus jazz, sans chef d’orchestre mais où des références communes, des gammes bien maîtrisées et un meneur suffiraient à faire vivre la musique.

Dans tous les cas, cela nécessite de renforcer la base, les acteurs locaux (sans renoncer à un certain leadership).

De ne plus voir le catho simplement comme un bon soldat mais comme un caporal stratège[3], c’est à dire comme celui qui, parce qu’il est proche du terrain (qui s’est complexifié) est le plus à même de prendre les bonnes décisions, pour autant qu’on lui donne les clefs de compréhension du contexte, la big picture

D’équiper ce catho de base en lui donnant du sens, compris non pas comme direction (directives ou instructions), mais comme signification, comme cap.

***

Ce questionnement sur la gouvernance n’est pas exclusif à l’Eglise et celle-ci gagnerait à profiter des réflexions qui émergent dans d’autres cadres.

Ainsi, les forces armées se posent également la question du rôle du caporal-stratège ; des entreprises mènent des expérimentations pour libérer le potentiel de créativité de leurs salariés, aujourd’hui largement inhibé par une gouvernance trop strictement hiérarchique.

Les catholiques ne sont pas en reste dans ces réflexions. L’une des figures de proue des réseaux apprenants[4] n’est autre que le président-recteur de la catho de Lille, Pierre Giorgini, qui fonde sa réflexion notamment sur le personnalisme. Un homme à inviter avenue de Breteuil ?

Notes :    (↵ pour revenir au texte)
  1. Ca ne paraîtra pas évident aux non cathos, mais l’organe de gouvernance réel de l’Eglise est diocésain, c’est-à-dire (en gros) départemental
  2. La (nécessaire ?) référence au pape François dans le tweet ci-dessus en est le signe
  3. Notion développée dans les forces armées américaines par le Général Krulak
  4. réseaux de partage et de coopération non hiérarchiques visant à favoriser en entreprise les ajustements mutuels et l’émergence d’idées nouvelles

9 réflexions au sujet de « Gouvernance : changer de paradigme »

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  2. Je suis un peu surpris et somme toute pas vraiment d’accord avec ton billet.

    Tout d’abord, mais c’est anecdotique, pour illustrer le désagrément infligé à nos followers, tu cites Doudette et… Doudette. Elle est certes chère à nos coeurs mais cela n’illustre pas spécialement un rejet massif.

    Ensuite, nous touchons à un vrai désaccord et presque à une erreur d’analyse lorsque tu écris :

    Il s’agit donc pour la CEF de s’interroger sur ce que doit être son rôle demain et, peut-être, de renoncer à une forme de contrôle et de pouvoir

    Depuis bientôt 8 ans que je tiens mon blog, je n’ai jamais eu la moindre consigne émanant de la CEF, ni même la moindre demande amicale de traiter d’un sujet quelconque. Je ne vois donc pas à quel contrôle ou pouvoir la CEF devrait renoncer alors qu’elle n’en a jamais exercé.

    Les seuls contacts que j’ai eus avec la CEF ont été des occasions où elle m’a demandé de venir pour parler de ce que je fais. Ce serait quasiment de l’ordre du bottom-up, là.

    Par ailleurs, je trouve que tu huiles la machine à fantasme avec une analyse un peu légère sur les « petits soldats » (même barrés) : je pense que, comme moi, la plupart d’entre nous ont reproduit ce tweet (i) parce qu’il n’y avait rien à y redire sur le fond et (ii) parce qu’on a plutôt un rapport amical envers la CEF et que, si elle nous le demande (il est vrai sans un mot personnalisé à chacun assorti de petites fleurs), eh bien pourquoi pas.

    J’imagine que, si la CEF renouvelait fréquemment l’opération, nous serions nombreux à laisser tomber. En l’occurrence, c’était exceptionnel.

    Par ailleurs, je ne trouve pas le propos sur la fragilité assénée avec un marteau-piqueur très pertinent : faudrait-il donc, pour parler des plus faibles, le faire faiblement, de préférence avec des comptes twitter d’inconnus ? Et quand on parle des plus forts, utiliser l’artillerie lourde ?!

    Je trouve que tout ça, c’est faire beaucoup de bruit pour un petit tweet.

    • Merci pour ton commentaire qui me donne l’occasion de clarifier un peu mon propos. Petit préliminaire : vu la modeste audience de ce blog, je ne risque pas de faire « beaucoup de bruit ».

      Mais rentrons sur le fond : je comprends qu’un « pure player » du web comme toi puisse trouver la charge injuste, ce pour deux raisons :

      1. De fait, la CEF n’a jamais prétendu à un quelconque leadership sur le web, et pour cause : elle en ignorait il y a peu jusqu’à l’existence… Ton témoignage lui rend justice (même si tu es à leurs yeux le Papou qui par sa capacité à communiquer ouvre à l’ethnologue blanc les portes de cet univers barbare).

      2. On peut convenir (ou disconvenir) qu’il y a eu maladresse sur cette initiative, toujours est-il qu’elle ne mérite effectivement pas, à elle seule, cette « charge » : là encore je trouve ton commentaire pertinent…
      Cependant, sans doute ma perception de cette initiative a t-elle été teintée de ce qu’ai eu à connaître par ailleurs de la CEF.

      Aussi, par-delà l’anecdote du tweet sollicité par communiqué de presse, je maintiens le fond de mon propos :

      Globalement, l’univers du web et sa participativité sont très mal compris à Breteuil (sauf par quelques perles rares, par ex. Mgr Giraud qui a cette finesse de lire deux fois plus qu’il ne tweete et cette capacité de dialogue qu’on lui connaît).

      Je rebondis (un peu à la hussarde, j’en conviens) sur cet aspect pour élargir à une attitude plus générale.

      Car tout cela renvoie au fond à ce que je ressens comme un enjeu pour la Conférence, à savoir la capacité (et la volonté de ceux qui la dirigent) d’être un lieu d’animation, d’émulation et d’échange plus que de direction et de lutte d’influence. A ne pas être qu’un organisateur de « temps forts » mais à être le lieu d’une réflexion partagée.

  3. Et pour clarifier : laisser les étourneaux voler librement, c’est tout de même bien ce que fait la CEF depuis le début du web. Les principales initiatives web, qu’il s’agisse de Sacristains, de la FASM, de Saturnin Napator etc. sont parties sans même qu’elle en soit informée.

    Il n’y a qu’à L’Express et au Nouvel Obs que l’on croit que quelqu’un dirige les Legions du Pape.

    • Oui, les « légions du Pape » sont un mythe qui a la dent dure.

      En même temps, comment imaginer qu’un observateur externe puisse avoir une autre vision, vu la rafale de tweets strictement identiques ce dimanche ? Comment ne pas y voir un formatage ? Nous donnons le bâton pour nous faire battre.

      A cet égard, @_doudette n’est pas tout le web, mais représente bien (à mon avis) l’opinion qu’ont pu avoir ceux qui ont découvert (subi ?) l’initiative de l’extérieur.

      Pour aller plus loin : entre ignorer complètement le web (ou toute autre réalité), et en attendre un conformisme absolu, n’y a t-il pas une troisième voie ?
      Ne peut-on pas trouver un mode de relation où l’institution n’accepte d’être que l’un des interlocuteurs d’une discussion qu’elle ne maîtrise pas ? Où elle accepte totalement le jeu du dialogue symétrique ?

      C’est en ce sens (et non dans l’idée qu’il y aurait hégémonie de l’institution) que je parle de perte de pouvoir. J’aurais peut-être dû parler plus précisément de perte de piédestal.

  4. « En même temps, comment imaginer qu’un observateur externe puisse avoir une autre vision, vu la rafale de tweets strictement identiques ce dimanche ? Comment ne pas y voir un formatage ? Nous donnons le bâton pour nous faire battre.  »
    Possible, mais si on prend, par exemple, le fameux article du Nouvel Obs qui nous a tant fait rire (quoique jaune) il y a quelques jours, on peut se dire qu’il n’y a pas besoin d’épisodes de ce genre – qui d’ailleurs ont dû totalement échapper à la sphère médiatique classique – pour perpétuer ce cliché qui arrange tout le monde.
    Le retweet sans modification est aussi un grand classique imposé par la technique, dans les étroites bornes des 140 caractères il n’y a pas la place pour insérer sa petite carte postale personnelle, surtout si le message de départ est bien conçu; c’est bête, mais n’est-ce pas un classique de Twitter dont la cathosphère n’a pas vraiment l’exclusivité…
    Enfin, je ne sais pas si « l’institution » peut se permettre de renoncer à une certaine maîtrise sans que ça ne « parte dans tous les sens » y compris sur les fondamentaux. Les réseaux sont aussi le lieu d’expression le plus adapté au relativisme où, sans hiérarchie, tout se vaut- d’où le risque que le premier venu se mitonne une catholicité branchée de son côté, mais qui prendra l’ascendant parce que c’est elle qui aura le plus de followers. Bref, un oiseau qui aurait des envies de décider lui-même ce qui fait l’étourneau. Difficile de trouver le bon équilibre.

    • Phylloscopus, ce n’est pas parce qu’une certaine presse fait du maljournalisme qu’on n’a pas de notre côté le devoir d’être lisible et compréhensible. En plus, tous « les médias » ne se ressemblent pas : http://fautledirevite.fr/2013/04/lesmedias-ca-nexiste-pas/

      Sur les aspects techniques de Twitter : si l’on avait fonctionné par RT, on n’aurait pas envahi la TL des autres (ils n’auraient vu le RT qu’une fois). L’effet « massue » vient de la répétition par des dizaines de comptes du même message. De là aussi mon inconfort : pourquoi parler à plusieurs voix si c’est pour répéter exactement la même chose.. on a 4 évangiles, ce n’est pas pour rien !
      En découvrant les tweets dimanche après-midi, j’ai tout de suite eu en tête l’image d’Astérix au JO : http://blog.slate.fr/des-bulles-carrees/files/2012/08/AsterixCourse.jpg

      Quant à votre dernier paragraphe, c’est pour quand l’Inquisition sur Twitter ? :)

  5. Pour ce qui est de mon dernier paragraphe, vous avez peut-être eu la chance de ne pas être exposé de trop aux dérives du « catholicisme » social déspiritualisé, où le simple emploi du mot prière vous valait d’être expulsé pour intégrisme, où les « messes » ne contenaient plus toujours d’eucharistie « parce que ce n’est pas ce qui parle à notre vie de tous les jours », mais où on était écrasé d’une culpabilité désormais sans pardon, pour « la misère du monde ». Les « fondamentaux » auxquels je fais allusion n’ont pas vocation à être plus étendus que l’Evangile, mais on n’a pas été loin, à l’époque (années 80) de voir proposer de les réécrire… de là le recentrage qui avait été l’un des premiers soucis de Benoît XVI ainsi que les allusions de François à une Eglise qui serait réduite à une vulgaire ONG. Pas de panique, je ne fais pas allusion à autre chose. ;-)

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